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Mes poèmes - Aliénor Samuel-Hervé

La reine des Citrouilles - Intégrale

LA REINE DES CITROUILLES

 

La Reine des Citrouilles – Chapitre 1

 

Par un glacial matin de fin octobre, l'hiver pronant le début de son règne, un petit garçon jouait devant la maison familiale. Agé d'une dizaine d'années pas plus, mais déjà les traits plissés de son visage lui donnait un air sévère. Il paraissait ne pas avoir froid, malgré le peu de vêtements chauds qui le couvraient, et les quelques frissons parcourant son corps de temps à autre.
Lassé de la balle qu'il faisait rebondir, il la délaissa dans le caniveau de la ruelle après l'avoir lancée une dernière fois sur le mur de briques rouges de sa petite maison. Il promena ensuite un regard indéchiffrable sur la rue qu'il connaissait si bien et avisa les poubelles de la maison voisine. Un sourire malicieux au coin de la bouche, il s'en approcha rapidement pour s'en saisir. Et sans plus de cérémonie, répandit les ordures sur le sol gelé, devant la porte de cette maison élégante et bourgeoise.
Satisfait, le garçon revint vers sa propre maison et se remit à jouer avec sa balle. Il détestait ses voisins, de petits bourgeois n'ayant d'autres occupations que celles de se moquer de lui et de ses pauvres vêtements salles et crottés. Mais l'enfant n'allait pas se rendre avant d'avoir livré bataille et avait bien l'intention de leur rendre la pareille à ces prétentieux.
Le garçon sortit de sa tropeur lorsqu'un bruit près de lui se fit entendre. A quelques mètres de lui venait de surgir de nul part une citrouille ! Il n'aurait d'ailleurs pas sû ce que c'était s'il n'avait vu les devantures de magasins du centre ville de cette fin octobre.
Mais une citrouille se trouvait bien là, devant lui, à le regarder, avec réprobation qui plus est !

Avant d'avoir put esquisser le moindre mouvement, la porte de sa maison s'ouvrit et une vieille femme apparut à son encadrement. La garçon se tourna vers elle, une lueur d'incompréhension dans les yeux.
- Et bien, qu'y a-t-il ? grogna la femme. On croirait que tu as vu un fantôme.
Il voulut lui montrer la citrouille, mais celle-ci avait déjà disparue.
La vieille femme haussa les épaules et reprit :
- Dépêche toi de rentrer, le déjeuner est près.
- J'arrive, murmura l'enfant.
Il resta encore un long moment à regarder dans le vide, là où se trouvait la citrouille. Puis il rentra chez lui, convaincu d'avoir rêvé. Pourtant, un cauchemar semblable revint hanter ses nuits pendant de longs mois.
Et cette année là, la récolte de citrouilles fut terriblement mauvaise.

 

 

La Reine des Citrouilles – Chapitre 2

Quinze ans ont passés



Mariane sursauta. Elle n'avait pas entendue son patron arriver près d'elle, les yeux étincellants d'une colère a peine contenue. Cela était mauvais signe. Le PDG, connu pour ses accès de fureur féquents, n'était pas du genre compréhensif, et Mariane se fit aussi petite que possible, cherchant une excuse à son moment de rêverie. Son patron s'immobilisa devant elle. Il ne devait pas avoir plus de trente ans, mais son air froid et impérieux lui en donnait cinquante. Tout dans sa tenue montrait son orgueil et son haute opinion de lui-même, du costume en cachemire aux chaussures cirées de grande marque.
Mariane haïssait cet homme et ce n'était pas la seule. C'était un chef impitoyable, qui n'avait pas une parole aimable pour ses employés ni même l'ombre d'un sourire sur le bout des lèvres. Un chef de guerre qui prend des décisions, sans hésiter à sacrifier son armée pour sa réussite personnelle.
Ainsi, quand ce patron s'arrêta devant son bureau, Mariane sû qu'elle venait de commettre une grosse erreur. Un très grosse erreur. Et c'est les mains tremblantes qu'elle saisit la feuille qu'il lui tendait.
Un mot écrit en gros caractères sur un bout de papier venait de sceller son avenir.

- Vous avez compris, s'exclama le patron, une pointe de triomphe dans la voix, vous êtes virée !
- Mais ...
Mariane ne put étouffer un sanglot. Elle travaillait depuis quelques mois à peine dans l'entreprise de déquisements pour Hallowenn mais elle avait vu dans ce travail l'unique chance de s'en sortir et de vivre décemment. Et tout ses efforts venaient d'être ruinés par la volonté d'un homme ignoble et égoïste.
La société marchait bien et venait même de se lancer dans l'import-export de citrouilles et potirons pour étendre son marché à toute la période d'Hallowenn, repas compris. Et voila qu'elle était licenciée, non pas pour un motif d'incompétence, mais pour "redressement économique de société".
Malgré toutes les larmes qu'elle versait, son patron n'eut d'autre réaction qu'une moue méprisante. Puis il tourna les talons et reparti, après une dernière parole de glace :
- Vous avez dix minutes pour quitter ce bureau.
Furieuse autant que désespérée, Mariane rangea son bureau pour la dernière fois et parti, en pleurs.

 

 

La Reine des Citrouilles – Chapitre 3

 

 

Le directeur regagna tranquillement son bureau. Longtemps qu'il voulait la licenciée, cette jeune et incompétente employée, et son souhait venait de se réaliser, enfin, maintenant qu'il n'avait plus besoin d'elle. Et le faux prétexte de redressement économique tombait à pic, pour ne pas éveiller les soupçons sur sa petite réserve d'argent des Bahamas.
De plus, il ne supportait pas l'incompétence et la feignantise, surtout de la part de ses employés. Lui qui avait dû se démener pour arriver jusque là, avec toutes les contraintes qui s'étaient présentées, il avait toujours fait face, pour la grandeur de sa famille. Lui, dont on se moquait lorsqu'il était plus jeune car il n'avait pas un sou, le vagabond de la misère, l'oublié de la vie et de sa miséricorde.
Aujourd'hui, il avait réussi, et c'était sa plus grande fierté !
Il poussa enfin la porte de son bureau et s'installa devant son ordinateur. Alors qu'il allait l'allumer, un mouvement sur sa droite retint son attention. Et c'est avec stupeur qu'il découvrit, posée sur sa table de travail, une citrouille !

Pas une petite citrouille, comme il en vendait, mais une énorme, d'un orange intense virant au rouge. Le patron ne pouvait détacher ses yeux de cette soudaine apparition. Cela venait de le plonger dans une tempête de souvenir qu'il croyait effacés depuis longtemps de sa mémoire, son enfance douloureuse avec la mort de ses parents et les milles et uns problèmes qui s'étaient enchaînés à la suite de ce drame.
Mais un autre souvenir venait de ressurgir d'un lointain passé, l'échouant quinze ans auparavent par une froide journée de fin octobre. Et le sentiment de culpabilité qu'il avait alors éprouvé des mois plus tard revint subitement le submerger.
Ce jour là, tout avait basculé : il avait succombé à la vengeance.

Cette prise de conscience n'avait durée que quelques secondes, mais l'homme auait juré avoir passé plusieurs heures ainsi hypnotisé par la citrouille.
L'enchantement cessa enfin et il put retrouver ses esprits. Après quelques minutes d'un silence pesant, l'homme se décida enfin à parler, d'une voix mal assuré et sans grand espoir d'être compris :
- Qui, qui êtes-vous ?
Et c'est avec stupéfaction qu'il entendit une voix grave et ironique lui répondre :
- Tu n'as pas changé en quinze ans. Et je t'ai pourtant laissé du temps, espérant que le bon côté de ton âme reprenne le dessus, mais la vengeance t'a vite rattrapée.
Vois la chose sans coeur que tu es devenu, reprit la citrouille.
Le patron ne répondit rien mais rejeta la vague de culpabilité qui tentait de s'abattre sur lui. Il avait horreur de la morale, encore plus de la part de choses censés être inanimés et allait faire regretter son offense à cette citrouille.
Mais elle fut plus rapide que lui et lança :
-"Tu vas devoir payer les conséquences de tes actes !" avant de disparaître, en même temps que l'homme dans un éclair incandescent.
L'homme ne reparu pas. Mais à la place qu'il avait tenu auparavant se tenait une petite citrouille, un air désespéré autant qu'incrédule sur le visage et une cravate posée à son côté.

 

La Reine des Citrouilles – Chapitre 4

 

 

Mariane ne savait que faire. Des heures durant, elle avait errée seule dans la rue, désepérée. Et puis, petit à petit, un autre sentiment s'était imposé à elle : la revanche.

Ce ****** de patron allait payer. Pour tout. Elle revint donc sur ses pas, déterminée qu'elle était à se venger et ne laissant aucune place au doute ou au scrupule. Cet homme avait fait suffisamment de mal aux gens qui l'entourait et allait passer de coupable à victime.

Elle arriva bientôt en vu de ses bureaux et accéléra le pas. Enfin, elle atteint le bureau du directeur et entra. Personne.

Mariane referma la porte derrière elle. Ce n'était vraiment pas le moment de se faire remarquer ! Mais à l'évidence, tout était désert. Elle aurait pourtant juré avoir vu l'homme se diriger vers son bureau. Sous le coup de la colère et du désespoir, elle avait dut se tromper.

C'est à ce moment là que sa résolution faiblit. Après tout, son patron l'avait licenciée et ce n'était pas le seul responsable : c'est qu'elle ne devait pas travailler sérieusement. Il est vrai qu'elle était souvent arrivée en retard, et ses congés maladie étaient régulièrement utilisés, mais pas au point de la licencier tout de même !

De toute façon, trop emportée pour renoncer, Mariane se décida à passer à l'action. Elle ne savait pas encore quoi faire, mais une idée s'imposa à elle alors qu'elle avisait la petite citrouille posée à terre. Et sans remarquer la cravate posée à son côté, la prit pour la briser en plusieurs morceaux à un coin du bureau.

Mariane répandit son jus et sa chair sur tous les dossiers et documents présents dans la pièce, puis contempla la scène. Peut-être qu'elle n'aurait pas dut ... mais le mal était fait et bien fait. Les papiers étaient souillés, illisibles tant l'encre avait coulée, inutilisables.

A présent, il ne fallait plus traîner dans les parages aussi Marianne se pressa vers la sortie. Mais alors qu'elle allait pousser la porte, on y toqua et elle s'ouvrit à la volée.

Un homme d'une cinquantaine d'années apparut à l'encadrement. Il avait des cheveux gris et le corps maigre d'un employé peu payé et fatigué d'une vie passée au service des autres : c'était l'homme d'étage chargé d'entretenir les locaux.

Mariane, les mains dégoulinantes de jus, ne savait comment réagir. Décidément, tout ce qu'elle entreprenait était voué à l'échec et la malchance était à ses côtés. Les minutes qui suivirent furent accompagnées d'un silence embarrassant. Et au fur et à mesure que le temps s'écoulait, sa culpabilité devenait évidente. Mariane se décida donc et entreprit de s'expliquer :- Je... j'ai trouvé le bureau dans cet état et heu... je commençais à le nettoyer.

Le concierge ne répondit rien mais mais son regard était sans équivoque. Puis, alors qu'elle sortait rapidement, il lui prit le bras et la retint :

- Rassurez-vous, je ne dirais rien.

Et Mariane sortit, les idées confuses mais gênée : avant que le patron ne revienne, tout aurait été à peu près rangé et lavé par un homme qui lui, n'avait pas mérité cette corvée. Et elle se promit à elle-même de ne jamais recommencer à se venger avec autant de lâcheté.

 

La Reine des Citrouilles – Chapitre 5

 

 

 

L'homme reprit peu à peu connaissance. L'odorat lui revint en premier et c'est un terrible relent de pourriture qui vint effleurer ses narines; puis ce fut l'ouïe où le vent accentuait les claquements des sacs plastiques; le touché suivit avec l'inconfort des tôles gondolées et coupantes; le goût après, celui de la chair tendre de la citrouille (non celle qu'il exportait, elle avait un goût infect, mais plutôt la citrouille fraîche que l'on extrait du potager); et enfin, en dernier, la vue lui revint. Et à ce moment là, il faillit ressombrer dans l'inconscience. Seule l'odeur épouvantable l'en empêcha. L'homme se trouvait au beau milieu d'un immense champs d'immondices, seul humain dans l'enchevêtrement de matières premières qui se succédaient à perte de vue.

Il se releva péniblement, les membres affligés de dizaines de coupures, bosses et hématomes en tout genre. Il lui avait semblé avoir vu toute sa vie défiler devant ses yeux, une sorte de cauchemar sans fin.

Et voilà que le cauchemar continuait. Cette réflexion suivit de peu l'apparition d'une certaine citrouille, là, tout près de l'homme incrédule. Rêvait-il ? Ou était-ce une hallucination, une vision d'optique, un simple sac plastique orange comme la centaine de sacs semblables de la décharge ? Pourtant, tout semblait si réel !Puis la citrouille se mit à lui parler. Ainsi, l'homme était devenu dès l'adolescence quelqu'un de fort antipathique, blessant et même méchant, avait licencié de nombreux employés sans motifs valables et était détesté et haït par tous.

Le patron n'en revenait pas. Comment avait-il pût être cet homme ? Et pourquoi à présent, il était redevenu un homme normal ? A cette question, la Reine des Citrouilles répondit une chose que l'homme eut beaucoup de mal à accepter : lorsque l'âme de ce dernier était devenue citrouille, une employée fraîchement licenciée l'avait vidée par vengeance et sans le savoir, avait chassé tous les défauts égoïstes de son patron.

Après cette dernière prise de parole de la citrouille, elle disparut et une fois rentré chez lui, l'homme classa toute cette histoire au rang de rêve. Après tout, quelle magie aurait put transformer l'âme d'un homme en citrouille ? La seule personne qui aurait put répondre à cette question venait de disparaître et le seul homme qui aurait put la rappeler ne croyait pas en toute cette histoire. Tout fut donc oublié et les erreurs réparées.

 

Épilogue

 

 

 

A la suite de cette aventure, le jeune homme ferma son compte illégal des Bahamas et réembaucha ses employés (ceux qui étaient restés au chômage) ainsi que Mariane, auxquels il présenta ses excuses. Il se montra par la suite un employeur agréable et sociable (avec tout de même un penchant têtu et prétentieux), son entreprise ouvrit trois nouveaux points de vente dans les mois qui suivirent et au Halloween suivant, ils passèrent même à la télévision. Cette année là, la récolte de citrouilles fut excellente et tout le monde passa de joyeuses fêtes de fin d'année !

 


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© Dita, décembre 2008  Portégé par copyright
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